Travail collaboratif : Peut-on encore travailler seul en entreprise ? Lettre ouverte d’un collaborateur à …

Chère entreprise,

Cela fait quelque temps qu’on se côtoie au quotidien. 5 ans exactement. Enfin, 5 ans que je te côtoie parce que je ne suis pas sûr que la réciproque soit vérifiée tant j’ai parfois l’impression que soit tu m’ignores, soit tu es tellement sûre de mes qualités que tu te plais à me donner des handicaps au quotidien, histoire d’être certaine qu’on ne ridiculise pas trop nos concurrents.

Pourtant on en avait parlé lors de notre première rencontre. Les valeurs, le collectif, l’esprit d’équipe, la collaboration. C’était aussi essentiel pour toi que pour moi. Peut-être pas pour les mêmes raisons mais peu importe : on semblait bien être d’accord sur la chose.

Toi tu as besoin que les choses aillent vite, qu’on soit productifs. Logique. Avec les sujets qui deviennent de plus en plus complexes, plutôt que nous voir tous ramer dans notre coin tu te dis que si on s’entraidait, qu’on mobilisait mieux les compétences des uns des autres, si on partageait plus, on irait plus vite et on ferait mieux. Et puis c’est vrai, en mode projet, la coordination ça compte : plus on échange facilement, mieux c’est.

Je suis un animal social

Moi je partage une grande partie de tes besoins. Qui a envie de se compliquer la vie seul dans son coin alors qu’on peut se simplifier la vie avec les autres. Mais pas seulement. Depuis 10 ans qu’on a des smartphones on a pris des habitudes. Accéder à l’information, à ses cercles plus ou moins larges de contacts et d’amis en permanence. Certains appellent ça du « tchat » ou du « social networking » moi j’appelle ça de la résolution de problème permanente. On trouve toujours quelqu’un qui peut, quelqu’un qui sait, quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… Et puis je suis un animal social. On parle beaucoup d’engagement ces derniers temps, mais sache que ce qui détermine notre engagement ça n’est pas l’entreprise de manière abstraite mais la qualité des interactions au travail et des liens plus ou moins forts qu’on tisse avec les autres au fil du temps. Quand on est seul, quand conversation est devenu synonyme de parcours du combattant, on a moins envie.

Bref, entre travail d’équipe et modernisme, tu me l’as bien vendue ton expérience employé. En signant j’ai eu l’impression d’acheter un palace. Et, là justement, je crois qu’il est temps qu’on parle de quelques malfaçons sur le gros œuvre et sur la finition.

Trouver la bonne personne, c’est bien, pouvoir lui parler, c’est mieux

Pour travailler ensemble encore faut-il pouvoir connaître les autres ? Parce que pour de ce qui est de l’ordre du prévisible tu as constitué des équipes mais, tu le sais, le travail c’est gérer les imprévus. Et là tout devient plus compliqué. Tu sais, « trouver la personne qui… » est un basique de nos vies personnelles. Et bien il est plus simple de trouver de l’aide au bout du monde en dehors du bureau qu’au bout de l’open space quand on est au travail. L’annuaire d’entreprise donne à peine les noms et les fonctions mais moi ce qui m’intéresse c’est ce que la personne a fait, sait faire, ce qu’elle peut m’apporter par rapport à un problème. Et là… je ne trouve rien. Je m’avoue déjà heureux lorsque les fonctions sont à jour. Résultat on a pris un prestataire externe pour faire un truc la semaine dernière alors qu’on avait la bonne compétence avec l’expérience dont on avait besoin au bout de l’open space. Mais on ne pouvait pas savoir.

Et trouver les gens c’est bien, se parler c’est mieux. L’annuaire nos donne l’email (le truc que personne ne lit faute de temps, surtout s’il vient d’un inconnu). On a aussi le numéro de fixe, quand il est à jour. Quant au mobile… Bref quand j’obtiens par miracle le nom d’une personne je passe encore deux heures à trouver un canal pour la joindre. Ce serait tellement bien de démarrer un tchat, un appel, une visio en un clic depuis son profil. Si n’importe quel réseau social grand public le propose, je pense bien qu’avec notre budget IT on devrait y arriver non ?

Faire du corporate hacking, c’est drôle mais finalement assez frustrant

Ah oui c’est vrai, ça n’est pas si simple. En effet on n’a pas tous les mêmes outils. En matière de collaboration chaque entité y a été de son initiative, faute d’avoir eu une gouvernance globale à temps. Je suis membre de 5 réseaux sociaux différents mais aucun d’entre eux ne me permet de réunir tous les gens avec qui je travaille sur un projet transverse. Et puis on rachète d’autres entreprises plus vite qu’on ne les intègre. On fait une visio ? Un tchat ? Ah ben non moi je suis sur ceci et l’autre sur cela. Bon pas grave on utilise des outils grand public, ça au moins ça fonctionne pour tout le monde. C’est bloqué ? Interdit. On va juste gaspiller du temps à contourner les blocages mais on y arrive toujours. J’ai été recruté comme chef de projet mais finalement je passe 1h par jour à faire du « corporate hacking ». Finalement c’est drôle mais un peu frustrant à force. Encore heureux que c’est sur du temps de travail rémunéré.

Ah oui encore un détail. J’ai entendu parler d’un projet pharaonique visant à nous équiper prochainement (2 ans de déploiement je crois) d’une solution globale de top niveau pour tout le monde. Mon avis ne vaut que ce qu’il vaut mais…on aimerait bien des choses qui fonctionnent tout de suite. Des choses simples, faciles à mettre en place, qui ne font qu’une chose mais la font bien.

Donc finalement, et en dépit de la campagne « no email » qui tapisse les murs du siège, on est bien contents de l’avoir l’email. Au moins tout le monde en a un et ça fonctionne avec les collègues et les clients. Enfin presque. Dans une entreprise qui pense et agit par PowerPoint, la limitation des pièces jointes à 15 Mo c’est un peu limite. Alors oui on a un service de partage de fichiers en 15 clics qui a dû avoir un certain succès auprès de nos grands-parents. Mais entre l’upload, le partage, le lien à récupérer, la gestion des droits…15 min par envoi ! Ça n’est pas très productif. Et puis on ne peut pas l’utiliser pour nos prestataires et nos clients

10 clics pour effectuer une action basique

Et oui. On réussit avec les autres, mais ils sont souvent en dehors de l’entreprise. Alors on a des plateformes pour échanger avec les autres. Et les autres ont les leurs. Et tout est bien sécurisé de manière à ce que chacun n’utilise bien que l’outil officiel de son entreprise. Mais comment faire quand je ne peux utiliser la plateforme de partage de fichier et de gestion de projet de mon prestataire et que lui ne peut utiliser la nôtre ? Pour la dernière refonte de notre site web on a échangé les visuels sur clé USB par coursier. A mon avis il ne doit pas être trop difficile de faire mieux.

Je vais quand même avouer une certaine mauvaise foi. Quand on cherche bien on finit par trouver, en interne, l’outil ou la fonctionnalité qui font à peu près ce qu’on veut. Mais j’ai des amis à la DSI, ça aide. Ils m’expliquent tout bien et heureusement qu’ils sont serviables car, honnêtement, il y a des choses dont je n’aurai jamais réussi à trouver l’existence seul. Et encore moins le mode d’emploi. Un outil X ou une fonctionnalité Y, avec un nom sibyllin, trouvable en 10 clics depuis le portail, puis demandant 10 clics de plus pour effectuer une action basique. A condition, bien sûr, qu’on ait les droits d’accès. Et, bien sûr, pas disponible sur mobile ni même à l’extérieur de nos murs vu qu’on ne peut se connecter à nos outils de travail à distance. Ce qui complique indéniablement les choses pour ceux qui sont en déplacement. Raison de plus pour laquelle beaucoup d’équipes jouent aux barbares de l’informatique et se dotent de leur « Shadow IT ».

Réagir à la complexité par la complication

Voilà, tel est mon quotidien et je peux te promettre que j’en oublie. Mais je ne te blâme pas pour autant. Je sais que tu te décarcasses pour améliorer les choses. Je vois que pleins de projets informatiques sont lancés, je sais que dans un an ou deux on aura quelque chose de mieux (en tout cas en théorie). Enfin pour ceux qui ne se seront pas découragés. Car courir le 110m haies avec des boulets à la cheville c’est amusant un moment mais pas tous les jours. Non, je crois juste que tu es pleine de bonne volonté mais que tu t’y prends mal.

Tu ne cesses de nous parler de ce monde « complexe » dans lequel nous devons nous mouvoir. Et tu nous donnes des outils pour. Mais tu te trompes de terrain de jeu : tu réagis à la complexité par la complication. On veut de la simplicité, de la légèreté et tu nous donnes des usines à gaz. On mène une guerre de mouvement et tu nous donnes la ligne Maginot. Le mieux est l’ennemi du bien et à force de vouloir faire trop bien, de vouloir trouver la solution qui fait tout, on se retrouve avec des outils tellement lourds que personne ne les utilise.

Pense à ce que tu fais quand tu rentres à la maison. Des apps, simples, légères. Elles ne font qu’une chose mais le font extrêmement bien, en 2 clics maximum. Expérience et efficacité. Tu aimes ça et c’est pour cela que tu les utilises. Alors pourquoi vouloir nous proposer exactement l’inverse ? En plus ça te prend un temps fou, consomme des ressources et coûte beaucoup plus cher.

Allez, je te donne un conseil, inspiré par le bon sens de l’homme de terrain que je suis. A chaque fois que tu me proposes un outil de collaboration demande toi, si tu le vendais à un client, s’il l’utiliserait ou irait voir ailleurs. Pour travailler ensemble on a besoin de fluidité et de simplicité, pas d’un parcours d’obstacle.

Bien cordialement.

Un salarié.


Bertrand Duperrin

Bertrand Duperrin

Bertrand Duperrin, responsable du pôle Transformation Digitale chez Emakina France, s’intéresse principalement à la transformation des structures, de l’organisation et des modèles managériaux comme levier de création de valeur.
Il partage ses réflexions sur ces sujets sur son blog, et est également chroniqueur sur le blog de HR Tech World, 01net Entreprises, FrenchWeb, le journal des RH et écrit sur Atlantico.fr.
Il a été nommé dans la liste des 100 personnes qui font avancer le secteur du digital en France par le magazine 01 Business & Technologie pour 2013.
Bertrand Duperrin
By | 2017-04-26T21:36:44+00:00 avril 24th, 2017|Mots-clés : , , |
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