Voyage au bout de l’enfer … du télétravail

Comment rater son télétravail et en faire un enfer

Nous avons découvert dans un précédent article la meilleure manière de réussir le passage en télétravail. Mais il existe des points de vigilance. Si on n’y prend garde, qu’on n’est pas assez vigilant ou trop négligent, on risque de tomber dans les pièges du télétravail et de basculer en enfer.

“L’enfer existe, je l’ai rencontré” : une affirmation rare si on l’applique au télétravail. Il est en effet difficile de trouver des témoignages négatifs de managers ou de collaborateurs sur leur expérience du télétravail.

Côté télétravailleurs, le taux de satisfaction dépasse même les 95% selon une enquête du ministère de l’Industrie en 2012. Vu par les managers, ce mode d’organisation rencontre un peu moins d’enthousiasme. Mais les dirigeants d’entreprises sont quand même 59% à reconnaître que le télétravail est efficace quand ils l’ont testé (Enquête du Livre blanc – Tour de France du télétravail, 2013).

Quand le télétravail devient un enfer

Malgré cet engouement généralisé, on trouve bien-sûr des salariés qui ne veulent pas télétravailler et des managers convaincus que le télétravail est la pire chose que leur entreprise puisse subir.

Il est bien-sûr crédible de ne pas vouloir faire télétravailler ses salariés, c’est d’ailleurs le cas de la majorité des employeurs… qui ne l’ont pas testé. Seulement 20% de la population active télétravaille en France.

Côté salarié, on peut aussi ne pas avoir envie de travailler à distance. Rappelons que la loi et le code du travail prévoient que le télétravail se met en place sur la base du volontariat du salarié. On peut aimer au quotidien retrouver ses collègues et l’ambiance du bureau, on peut craindre de se retrouver seul chez soi devant son ordinateur. C’est tout à fait légitime.

Mais cette non-adhésion peut aussi se transformer en peur de l’enfer. Par exemple pour les salariés qui refusent que le travail mette un pied dans leur domicile.

Mais si le salarié a choisi le télétravail, il n’est pas non plus à l’abri des soucis. La journée-type du télétravailleur qui a basculé du côté de l’enfer est faite de procrastination, d’absence de communication avec ses collègues ou avec son manager, de non-réponse aux appels ou aux mails de l’entreprise.

Côté manager, le télétravail peut aussi être l’un de ses pires cauchemars. Le manager du télétravailleur imagine son collaborateur devant la télé, faisant une sieste de 2h, s’absentant régulièrement pour aller chez le dentiste, au cinéma ou pour chercher les enfants à l’école. La productivité s’effondre et l’esprit d’équipe s’efface.

En réalité, nous l’avons vu dans le précédent article, la productivité du télétravailleur augmente justement parce qu’il est loin du bureau et des interruptions liées à la vie collective dans l’entreprise. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe aucun risque. Par exemple celui de surinvestir dans son travail le temps gagné en déplacements. Et de risquer un autre enfer, celui du burn-out. Surtout quand les salariés pionniers du télétravail se sentent investis d’un devoir d’exemplarité avec la volonté de faire réussir l’expérience.

Normalement, un bon manager évite ces dérives. Il accorde sa confiance à son collaborateur puisqu’il le laisse télétravailler. Mais cela ne signifie pas qu’il l’abandonne chez lui. Il aura pris soin de lui fixer des objectifs et des livrables, il l’aura assuré de sa présence, à distance via le téléphone, les mails ou la webconférence. Il vérifiera que son équipe est toujours soudée quel que soit le mode de travail, au bureau ou à distance.

Autonomie, confiance et télétravail ne veulent pas dire abandon !

L’enfer n’est jamais certain

Les risques mentionnés ci-dessus sont assez classiques, bien documentés et les recettes pour les éviter faciles à mettre en œuvre. Avant de déployer le télétravail il faut sensibiliser, voire former, l’ensemble des salariés aux enjeux du télétravail pour l’organisation.

Il faut expliquer à l’encadrement que le télétravail ne menace pas leur travail mais qu’il le renforce. Le rôle des managers est d’autant plus important que les équipes connaissent des menaces de délitement et que les télétravailleurs sont soumis aux tentations décrites plus haut.

Les risques diminuent encore quand le manager réserve le télétravail aux collaborateurs motivés et qu’il entretient un lien étroit avec eux.

En réalité les échecs en télétravail ne se produisent pas brutalement. Ils sont prévisibles et s’anticipent, on les voit venir. Les livrables pas rendus, les objectifs pas atteints, les équipes qui se « dessoudent », cela se voit très vite pour un manager attentif. A lui d’apporter les mesures correctives qui peuvent aller jusqu’à l’interruption temporaire ou définitive du télétravail.

La situation chez Yahoo aux Etats-Unis est exemplaire de cette dérive de management. Quand Marissa Mayer prend son poste de PDG en 2012, elle découvre une situation surréaliste : le télétravail était en place dans l’entreprise mais un grand nombre de télétravailleurs avaient… disparu. Ils n’avaient plus de contacts avec leurs managers !

La seule solution imaginée par la nouvelle dirigeante a été de supprimer le télétravail et de rapatrier tout le monde dans les bureaux de la société.

Cet enfer n’était que le résultat d’un non management. Le retour de bâton a été excessif mais la situation était exceptionnelle. A court terme la solution a fonctionné mais elle n’a pas guéri les causes profondes des difficultés de l’entreprise. Les résultats de Yahoo ne se sont pas améliorés et Marissa Mayer a été remerciée.

IBM vient également de supprimer le télétravail, début janvier, aux Etats-Unis. La raison avancée est que, comme Google, IBM estime que le télétravail nuit à l’innovation. Or, l’innovation serait la seule solution pour sortir du rouge, de 5 années de pertes financières.

On ne se prononcera pas sur les choix stratégiques d’IBM qui était pourtant un pionnier du télétravail. En France, dans les années 90, la multinationale avait développé autour de Paris un réseau de bureaux de proximité pour limiter les déplacements de ses salariés. Une innovation dont on reparle depuis récemment sous le nom de « corpoworking ».

IBM serait-elle en train de remplacer un enfer (les difficultés financières) par un autre enfer (la fin du télétravail) ? De prendre le télétravail comme bouc émissaire ?

Le télétravail ne nuit pas à la productivité, on l’a vu. Il ne nuit pas à l’innovation, ne gêne pas la sérendipité si les salariés ne sont pas absents en permanence. Au contraire, il est un outil de qualité de vie qui favorise l’ouverture et la disponibilité des salariés.

IBM a choisi de s’aligner sur les GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon) chez qui la tendance est de faire passer le plus de temps possible ensemble aux salariés dans des bureaux luxueux qui les déchargent de tout souci d’intendance. Mais il ne faut pas oublier que dans l’étymologie de bureaucratie on trouve le mot bureau.

Le travail comme je veux ?

Avec un peu d’expérience vous pourrez vous aussi transformer le télétravail en enfer. Les maîtres mots pour y arriver sont absence de management et impréparation.

Mais le secret absolu pour s’éloigner de l’enfer c’est une vision stratégique du télétravail. Ce mode d’organisation n’est pas un gadget de RH, il doit s’inscrire dans une philosophie du travail portée par la direction générale.

Le travail c’est où on veut, comme on veut, et quand on veut, dans la limite de la loi évidemment. Le bureau est le lieu central de travail mais il ne l’est pas exclusivement et pas en permanence. Parfois on est en mobilité, parfois en équipe, parfois chez soi, dans un bureau satellite ou dans un espace de coworking, selon les besoins.

La souplesse, la flexibilité, un management actif par objectifs sont les meilleurs moyens de se tenir éloigné de l’enfer.

Xavier de Mazenod

Xavier de Mazenod

Xavier de Mazenod, fondateur de la société Adverbe, éditrice de Zevillage.net, site de référence sur les nouvelles formes et nouveaux espaces de travail.
Ancien journaliste, Xavier de Mazenod est co-auteur du livre Les blogs, nouveau media pour tous (M2 Editions) et du ebook Influence et réputation sur l’Internet.
Xavier de Mazenod

Les derniers articles par Xavier de Mazenod (tout voir)

By | 2017-05-24T15:39:43+00:00 mai 29th, 2017|Mots-clés : , |
65 Partages
Partagez1
Tweetez4
Partagez59
+11